Une question particulièrement irrévérencieuse et subversive, si insolente, si provocante, si scandaleuse, que la poser seulement devrait être interdit et durement réprimé – mais je la pose quand même comme provisoirement légitime, preuve que je suis décidément un irrécupérable extrémiste, un psychopathe fanatique, un terroriste de notre temps –, consiste à s’interroger s’il est juste et bon d’octroyer le droit de vote aux retraités.

Non pas que je remette radicalement en doute leur santé mentale ; ni tout à fait l’état de privilège où ils ont longtemps vécu et qui les maintient en décalage flagrant – comme en retard – avec le reste de la société ; ni presque l’effet d’opportunité qu’un tel électorat – lorsqu’il est comme chez nous si bêtement conservateur par désir obsessionnel de protections, tandis qu’il est devenu si faible et ressasseur, et particulièrement lorsqu’il atteint une part importante de la population – peut représenter pour nos politiciens (les derniers mandats présidentiels ont tous consisté, les deux dernières années, en une campagne de communication en termes d’insécurité ou d’incivilité – nous y voici d’ailleurs repartis depuis un moment), paralysant ainsi les progrès de notre régime politique. Ces arguments, certes, valent peut-être quelque chose, mais rien que les évoquer est chez nous un péril extrême, constituant en soi la menace des pires représailles, des discriminations les plus décomplexées, et je n’ose blasphémer ainsi au point de provoquer sur moi et ma famille l’ire, l’opprobre et le pilori sociaux – c’est assez que j’aie avoué n’être pas féministe ni défenseur de la cause animale. Ma maison serait brûlée, on tuerait mes enfants, un juge reconnaîtrait à la fin qu’ils n’avaient pas tort et que je l’avais cherché. Au mieux serais-je acquitté pour leur incendie et leurs meurtres volontaires mais à condition que je trouvasse la justice clémente et miséricordieuse et que je m’engageasse aussi à le déclarer publiquement.

Non, ce qui m’incite ici à questionner le droit de vote des retraités relève uniquement de leur statut singulier de (gens) passifs. Si l’on admet en effet qu’ils n’ont plus d’action de travail dans la société, ou, disons, qu’ils n’y ont qu’une action relativement superflue et décorative, on peut les considérer, je crois, comme devenus extérieurs aux préoccupations principales du corps social, car toutes ou presque de ces préoccupations découlent de la nécessité de gagner sa vie ainsi que d’occuper le mieux possible les restes de son temps libre en fonction de cette nécessité du travail. Une société, globalement, est une organisation structurée autour et selon la contrainte du travail, parce que cette contrainte demeure le fondement du modèle des rapports sociaux : il m’importerait peu, par exemple et c’est logique, que l’hôpital, la gendarmerie ou l’éducation de mon pays prît mes demandes en charge immédiatement ou dans deux jours si mon temps était entièrement libre et si je vivais en somme dans un état de vacances définitives. Le retraité, pour le dire autrement, s’incarne à peu près dans la mentalité d’un prêtre, ou plus exactement d’un moine ; or, un prêtre n’a manifestement aucune idée sérieuse, raisonnable et proportionnée de ce qu’est la société où il existe sans jamais réellement l’intégrer, et tout ce qu’il dit là-dessus a toujours environ deux mille ans de retard.

À présent, qu’on imagine rien qu’un quart de la population composée de moines pouvant voter.

Mais il y a peut-être pire qu’un moine pour décider de l’avenir d’une société : c’est un moine qui conserve de cette société une conception obsolète de trente ou quarante ans et qui prétend, avec cela, disposer de toutes les ressources factuelles et intellectuelles nécessaires à inférer la réalité actuelle et à légiférer de façon éclairée sur cette société.

Or, tout ceci constitue précisément la définition d’un retraité.

Quand on quitte une structure avec émoluments, on n’insiste pas pour y conserver un pouvoir de décision : quand on part d’une entreprise, on doit cesser d’appartenir à son Conseil d’Administration ou n’y tenir plus qu’un rôle symbolique – la vie de cette entreprise est derrière soi, et l’on n’a plus l’expertise synchronique pour déterminer ce qui est le mieux pour elle. De la même façon, les problèmes d’un retraité ne sont plus les problèmes de la société ; je veux dire qu’une personne que n’occupent plus les préoccupations de l’argent et du temps constitue un contraste et proprement un paradoxe avec les forces actives qui l’entourent, peut-être même une entrave : le retraité, lui, est définitivement serein et protégé, il bénéficie d’un privilège (qu’on peut considérer mérité ou non, cela importe peu pour cette question), sa position le rend nécessairement détaché et contemplatif, sa réflexion ne peut pas porter sur le fait et sur le faire mais sur ce qu’il y avait à faire tant son témoignage social est passé et s’éloigne chaque mois un peu plus de la réalité ; le repos est la condition de toute sa pensée et son mode d’existence, tandis que pour l’actif c’est le réconfort : ces deux-là, dans leur perspective politique respective, ne peuvent pas s’entendre car ils ne parlent pas d’un même point de vue paradigmatique, ce qui explique leurs incessants quiproquos et leur presque absolue incapacité à communiquer – face à un retraité, l’actif se tait sur la plupart de ce qu’il voudrait dire, en souriant : l’un discourt au passé de ce qu’il fit, l’autre au présent de ce qu’il fait ; or, toute société électorale est au présent (ce qui n’implique pas bien sûr qu’elle tire un trait idiot sur ses expériences passées), parfois au futur, ou elle devient absurde, métaphysique ou religieuse. Jamais quelqu’un dont l’inquiétude quotidienne consiste à occuper sa journée sans obligation ne peut s’accorder politiquement avec celui dont le souci continuel est d’améliorer sa vie en dépit et en fonction des obligations auxquelles le travail le contraint sempiternellement. Pour dresser un autre parallèle, le touriste, en principe, n’a pas voix aux décisions du pays qu’il visite : il est à peu près forcément content des conditions relativement avantageuses où il se trouve, et il aurait honte peut-être, étant si extérieur à cette contrée, de vouloir y multiplier les aires de parking et réclamer que la télévision de son camping-car comptât davantage de chaînes dans sa langue.

Un retraité n’adhérant plus spirituellement au corps social où il a vécu ne devrait plus non plus appartenir à son corps électoral : c’est une idée claire, et dénuée de préjugés, il me semble. Mais j’ignore encore après l’avoir rédigée et publiée si je serais vraiment prêt à sacrifier l’une de mes filles – ou les deux – à l’autel d’une raison si implacablement pure et impopulaire !