Absorption
Certaines femmes-filles ont, comme pour se consoler de l’absence toujours trop longue de leur amant, de subites ardeurs de fusions par où la peur s’écoule, et, craignant en loin comme l’abandon, ouvrent démesurément la cuisse au mâle retrouvé qui ne retient guère leurs flatteuses lubies. Innervées et fébriles, elles marquent la rencontre d’un tremblement nerveux, d’une sorte d’offuscation des facultés mondaines, et sitôt que leur homme accède à leurs bras, à leurs lèvres, et s’emparent de leur corps, elles répondent aussitôt à ces incitations par des ferveurs femelles fluidifiant et enflant leur sexe comme des fleurs aspirantes, mues d’irrésistibles tentations, sans qu’une volonté en elles ait pris une distance. Une hâte à être prise les transporte et presse, elles poussent leur respiration et plaquent leurs seins, tout en elles exige d’en finir pour récompense après un délai intolérable, comme pour montrer qu’avoir été si sages mérite une saillie, voulant combler ce manque qui les habite en appréhension-panique, le sexe semblant avoir pour but de les rassurer. Elles se retrouvent en l’homme tandis qu’il est en elles ; une humide prière, comme une consécration, mêlée de grandes dépenses et d’exacerbations de rut, les rend folles ; les voilà qui désirent des engouffrées immenses et des saisies qui sont comme des punitions, où perce un écho de douleur, où elles recommandent à leur inquiétude d’être matée. Leur corps appelle la profonde effusion, communion, symbiose ; elles ne sont assouvies des retrouvailles qu’après les extases violentes, après avoir abondamment transpiré, après les réifications défoulantes et les chocs insolents, par quoi elles sentent de nouveau qu’elles appartiennent et s’appartiennent mieux.
L’angoisse est alors un peu passée, une détresse pleine de chaleurs est allée avec le défoulement, l’amour moins passionnel peut revenir, on peut à présent parler, plaisanter, ne plus tant se soucier de l’urgence sourde qui était sise aucœur, oppressant la gorge, accomplissant la retrouvaille, elles respirent et revivent plus quiètement. C’est comme un instinct semi-honteux qui les pousse irrationnellement à faire l’enfant avant que l’amant ne reparte. Elles se le sont approprié, elles l’ont incorporé. Elles ne s’affolent plus. L’envie-trouble est partie. Maintenant, elles veulent profiter calmement du chéri. Elles sont un peu lasses. On peut encore doucement les faire jouir par l’oreille. C’est une autre temporalité, un autre mode relationnel. L’angoisse a fui par le corps et le sexe.
Là, étendue dans le lit où elle n’est plus furieuse et sans langage, la fille-femme recouvre ses esprits. Sans doute, une trace la point, l’empreinte de lui, comme une marque, un tatouage, là, et qui la satisfait : elle l’a absorbé. Elle sent les heures qui viennent, les mots qui s’ouvrent, la badinerie qui plait, les baisers d’épouse, et l’Esprit, dans la sensation de propriété mutuelle, se manifeste par leur intelligence : elle ignore pourquoi la peur de tout à l’heure, elle ne regrette pourtant pas cette putasserie exaspérée, elle se laisse inonder par la ferveur pure, attentionnée à l’étalon changé en homme social, elle l’écoute à peine, n’est-ce pas elle-même qu’ainsi elle écoute en écoutant son plaisir d’à peine l’écouter ? Elle se penche sur son souffle par intervalles de bruits de fond, comme on goûte l’eau agréable, comme on se baigne dans une douce tiédeur. Qu’est-ce qui l’a pris ? Pourquoi avait-elle si besoin qu’il la conquît ? Comment s’est-elle ainsi envahie de toute sa nature ? Elle écartait tant les jambes ! il l’aurait baisée sur la table s’il ne l’avait pas mise au lit ! Elle n’en pouvait plus de ses tendresses, de ses baisers, et de sa langue qui n’entrait pas, qui entrait bien, qui entrait comme, elle voulait la vraie entrée ! Ce suspense exaspérant ! Un tel appétit de bite ! Une telle faim de lui quand il est venu ! Un tel régal quand elle l’a vu résolu, converti, brute ! Une satisfaction électrique quand il n’a plus fait semblant de ne pas comprendre : que c’est bon d’être assouvie ! Nul regret, non, c’est chaque fois plus fort qu’elle, c’était en elle, ça se défoulait sur lui, par lui, à cause de lui ! Si ça n’était pas de l’amour, c’était directement émané de l’amour, ça oui ! toujours ! C’est tout simplement qu’il la rendait liquide et folle, elle avait tant d’empressement d’être sautée par lui, martelée, bien calmée, qu’il l’arrête enfin dans ses excès et ses tourments, qu’il la domine fort, qu’il la lui ferme, qu’il ferme ses appréhensions par sa certitude virile. Elle se serait damnée, là, pour qu’il la prît, elle l’aurait insulté à la longue, elle l’aurait giflé, elle l’aurait soudoyé ! Provoqué pour son viol ! Pourtant, ce ne serait pas venu d’un autre. C’était comme si, faute d’immédiate sauterie, elle risquait de perdre l’occasion : elle avait, il est vrai, comme la crainte qu’il disparût. Il y avait toujours du désespoir dans cette première baise, oui, une baise désespérée…
Et tandis qu’il parle, elle l’admire dans la couche et se rassérène, car l’anomalie ne vient pas et ne viendra jamais, elle croit en être presque sûre, il ne l’abandonnera pas, car il est mâle et fiable. Il est là, il sera là demain, et après, sans doute, malgré sa variabilité sensuelle, malgré ses folies lubriques. C’était bien bête, cette violence ; oui : bête, animal ! Et elle ne résistait pas, elle n’avait aucune raison de résister : elle débondait, c’est elle qui le prenait en se faisant piner, elle se pinait à travers lui ! Mais pas tout à fait comme on rugit, comme on implore plutôt. Excès nostalgique !… Or, il demeure, à présent. Éternité présente…
Je n’ai plus peur. Je viens, oui, je viens en ses bras. Il me console de tout ce qui a existé ; il me console de toutes les trahisons qu’il ne m’a pas faites, me console de tout le mal en réserve que l’univers pourrait me faire parce qu’il ne me fait pas mal. Il me console de son extinction, de ma peur qu’il s’anéantît et moi avec. Immortel, il est : fasse que nous le soyons tous deux – je doute bien plus de l’être qu’il ne le soit. Je m’enfonce en lui. Me love contre. Si je m’endors, je deviens lui, peut-être, et, en ce néant double et mutuel, plus jamais je ne redouterai de le voir s’éloigner…