On devrait considérer avec beaucoup plus de faveurs qu’on ne leur accorde de nos jours ceux qui ne répondent pas tout de suite aux réflexions pertinentes qu’on représente par la parole ou dans des textes : leur silence, que les malavisés admettent un indice de stupidité ou de lenteur, traduit plutôt une circonspection qui mérite mieux que ce jugement péjoratif et expédié. Celui qui face à une subtilité ne peut s’empêcher de précipiter sa réplique tient surtout à ne pas donner l’impression d’être « à sec » même s’il n’a pas réfléchi, tandis que celui qui ne dissimule pas son embarras et diffère sa réponse a sur lui l’avantage de ne pas se conformer à une « triche » pour sembler intelligent, telle mentalité d’affectation qui, presque inévitablement, devient un réflexe y compris pour ce qu’on ignore, parce qu’on finit par croire qu’au moyen d’un trait rapide on se tire vainqueur de tout problème qu’on ne se sent alors plus le besoin ou l’intérêt de résoudre – c’est ainsi qu’on devient un crétin par souhait de n’en pas paraître. En un dilemme délicat qu’on ne démêle pas immédiatement, il faut préférer rétorquer qu’on ne sait pas encore et se laisser le temps de réfléchir, réaction valorisante à mon avis et beaucoup plus que la répartie improvisée où l’interlocuteur s’oblige à s’enferrer inconsidérément dans son idée aventurée. Par ailleurs, comme il est impatientant, pour l’auteur d’une pensée composée, de la trouver vite et mal contredite par qui, en toute vraisemblance, n’a eu ni le temps ni l’esprit pour l’analyser ni même pour forger sa réponse qu’il est en train de lancer sans se retenir ! Évacuer les dilemmes dès qu’on les rencontre revient à n’y être jamais confronté, et, parmi ceux qui ne se sont jamais butés à un dilemme, lequel prétendra qu’il a déjà utilisé son esprit ? Combien de gens insupportables qui, après avoir parcouru un article ayant nécessité dix ou quinze heures de rédaction, assènent leur sentence à son auteur sans même avoir pris le temps d’y revenir, tandis que, souvent, leurs objections sont déjà émises et dissoutes dans l’article même ! Savoir se taire – insigne d’une profondeur relative d’examen –, et n’aller pas supposer que la promptitude de la critique équivaut à l’intelligence du détracteur : certains, beaucoup, la plupart, tous peut-être, se contentent de feindre une spontanéité et une promptitude « intelligentes », mais ils n’ont pas la sagacité de savoir que ce qu’ils devraient manifester avant l’expression est l’intellection – sans doute ne tiennent-ils pas eux-mêmes à examiner chez les autres les signes par lesquels une intelligence a l’air de réfléchir ou d’avoir réfléchi – : ils n’ont pas l’élémentaire intelligence de reconnaître qu’ils ne comprennent pas toujours ce qu’ils prétendent critiquer sans délai et sous l’impulsion d’une passion tenant davantage du réflexe que de l’esprit. Or, le premier indice par lequel une intelligence se signale, c’est qu’elle signale honnêtement ce qu’elle n’a pas compris, autrement le doute prend la forme d’une certitude, et l’on devient sûr des choses les plus fausses, ce que la conscience même, à force de répétition et d’usage, refoule pour se sentir de la valeur. C’est pourquoi il faut résolument que notre époque s’efforce à ne pas prononcer ses réponses « en vitesse », particulièrement bête comme elle est : ce serait au moins le commencement d’un remède de ne pas valoriser l’apparence de la bêtise ! Or, on a tant perdu l’habitude de réfléchir vraiment qu’on ne rencontre personne qui reconnaisse par l’expérience que, pour bien réfléchir, il faut cesser un moment d’agir. Voilà notamment par où l’on confond une société idiote : elle ne conçoit même plus le juste amalgame de sa hâte et de sa honte.